Titi, le sculpteur d’eau douce

Nous étions en vadrouille dans la forêt de Brocéliande… Comme par hasard – Merlin l’enchanteur a dû ensorceler notre véhicule – nous sommes tombés, à Paimpont, sur un marché d’artisanat. Là, un tas de ferrailles animalières nous a aussitôt tapé dans l’œil : il y avait un artiste derrière ces tôles admirablement galbées en oiseaux aquatiques, en perches, en insectes, une impeccable pureté de forme que soulignait encore l’humour de ce travail. Et, indéniablement, ces œuvres étaient le fruit d’une longue pratique de la contemplation du monde naturel, d’une part, et du garage moto, de l’autre. Thierry Jacques, alias Titi Camboui, nous reçut trois jours plus tard dans son atelier, au nord de Vannes. Un bestiaire enchanté et cocasse nous attendait. Échassiers, batraciens, reptiles, coléoptères soudés à l’arc. Un superbe boulot de métallo, à ne surtout pas mett’ à l’eau ! Le travail des corps d’oiseaux avec des réservoirs de moto, ce n’était pas du bidon. Il touchait à l’essence des volatiles, si l’on peut me permettre ce jeu de mot oiseux. Et j’allais découvrir qu’une authentique démarche écologique sous-tendait cette œuvre.

SIMON Titi, tu es natif de Seine-et-Marne, tu es venu en vacances en Bretagne, et tu vis maintenant dans le Morbihan…Tu sculptes… Est-ce qu’il y avait une fibre artistique dans la famille ?

TITI Non ; mon père bricolait, c’est tout.

SIMON Il ne t’est pas venu à l’idée de faire un objet inutile appelé « œuvre d’art » ?

TITI Non, je faisais des dégorgeoirs, tu sais, pour retirer les hameçons du poisson, avec du fil de fer…

SIMON Tu allais à la pêche seul ?

TITI J’allais à la pêche avec mon père, puis j’ai continué.

SIMON Il y a quand même une histoire de nature dans la famille !

TITI Ouais ouais ouais… Mon père était très proche de la nature… On pêchait dans les étangs proches du Grand Morin. Il y avait aussi une mare, à 200 mètres de chez moi. Il y avait de la perche, il y avait de la carpe, il y avait du gardon. Un peu de tout. La pêche, c’est vraiment un moment paisible, où j’observe… même si je ne pêche rien, c’est pas grave, j’observe… La libellule qui se pose… le poisson qui se repose… et dans mon boulot de sculpteur, c’est ça : je suis vraiment attiré par ce milieu aquatique… La faune, la flore autour de l’eau douce…

SIMON Je ne sais pas si tu connais cette phrase très belle de Jacques Brel qui dit : « On vient tous d’un pays qui s’appelle l’enfance »… ?

TITI Il y a une autre chanson de Jacques Brel, Les pieds dans le ruisseau… Celle-là elle me fait vibrer…

SIMON Tu pêches où ?

TITI … Dans une mare pas loin… Là, j’ai pris des belles perches…

SIMON C’est bon la perche ?

TITI C’est excellent… apparemment, c’est le meilleur des poissons d’eau douce…

SIMON Est-ce qu’il y a une forme de poisson qui t’est particulièrement chère ?

TITI La perche… des souvenirs d’enfance, quoi. J’en ai fait une, là. La voilà.

SIMON Tu ne vas pas pêcher dans les marais, à Séné ?

TITI Non, je ne suis pas attiré par l’eau salée…

SIMON Ah bon ?

TITI J’aime l’eau douce ; c’est calme… j’observe mieux. Le moindre son et j’arrive à détecter le passage du martin-pêcheur, tu vois… c’est furtif… hein !

SIMON Tu ne l’as pas encore fait, le martin-pêcheur ?

TITI Non, je cherche la pièce maîtresse…

SIMON La couleur est essentielle, dans ce cas-là. C’est la forme d’un objet qui dirige inspiration ?

TITI Oui, d’abord la forme… après, quand je vais avoir trouvé le bon bleu du martin-pêcheur, je vais la détourner, la découper, je ne sais pas.

SIMON Tu essayes de reconstituer la forme ?

TITI Oui, je me documente sur Internet sur les proportions de l’objet, l’emplacement des pattes…

SIMON Tu essayes de trouver des similitudes de forme. Pour faire des parties de l’objet, par exemple un réservoir pour faire le ventre de l’oiseau. Comment procèdes-tu ?

TITI Il y a deux méthodes : celle-là, par exemple c’est un pot d’échappement de mobylette… si je le mets comme ça, j’ai déjà une silhouette d’oiseau. Un objet qui va emmener vers un animal ; ou bien la décision de faire un martin-pêcheur…

SIMON Dans ce cas tu vas chercher des objets qui peuvent l’exprimer…

TITI C’est ça… le héron, le grand, je suis parti d’un réservoir moto…

SIMON C’est venu comment cette idée de souder, de sculpter ?

TITI Je me suis formé en mécanique moto quand j’avais 30 ans, parce que j’avais pour rêve de monter un atelier de motos anciennes ; je l’ai fait, et j’ai crevé la dalle pendant sept ans…

SIMON Tu avais 30 ans.

TITI Je me suis reformé… car j’avais un BTS assurance au départ, je ne voulais pas glandouiller à la fac… Ce qui m’aurait plu c’est de faire les Beaux-Arts… mais bon…

SIMON Tu crèves la dalle pendant sept ans, à travailler sur des motos anciennes…

TITI Donc, j’ai pris la décision d’arrêter. C’était dur. C’était mes rêves. J’étais motard.

SIMON Entre crever la dalle avec les motos anciennes et crever la dalle avec la sculpture, tu as choisi la sculpture…

TITI Non, j’ai fait des petits boulots alimentaires, agent d’entretien, des trucs comme ça…

SIMON Mais quand tu as décidé d’arrêter, tu étais déjà sculpteur ?

TITI Je commençais, oui, j’avais mes vieilles pièces de moto… Et là, ouais, il y avait un oiseau.

SIMON C’est vraiment les oiseaux, d’abord ?

TITI C’est les poissons. J’en ai fait un… Ah, ça plaît, deux… Ça plaît, trois… Première petite expo dans une boutique, bon, ça marche, bon, bah, allez, je continue, je m’accroche… et ça fait deux ans que je ne fais plus que ça… je ne suis pas vieux dans le métier !…

SIMON Plus de boulot alimentaire donc ?

TITI J’ai arrêté l’année dernière, quoi. Je m’en sors. Je roule pas sur l’or, mais… on s’en tire.

SIMON En fait, la pêche pour toi c’est un moment de méditation?

TITI Oui, même si je ne pêche pas… Je suis bien…

SIMON Bien avec toi-même.

TITI Je cogite beaucoup ; je… le négatif…

SIMON Ce sont des moments de travail intérieur…

TITI Oui je travaille… Je m’en inspire… Les pigeons qui viennent en bordure de forêt…

SIMON C’est un mode de vie pour toi, ça ?

TITI Oui, une liberté ! Ça n’a pas de prix.

SIMON … Une liberté…

TITI Oui, plutôt que d’aller au chagrin !

SIMON Tu as une préférence pour telle ou telle sculpture ?

TITI La dernière que j’ai faite… je progresse. Quand j’en vends une, j’ai un petit pincement… L’hippocampe, là… Je suis à plus de 20 heures…

SIMON Tu travailles tous les jours ?

TITI Non…

SIMON C’est uniquement du métal de récup, ou tu fais aussi des achats ?

TITI Rarement. Le fer à béton, j’achète. Ça se travaille bien.

SIMON C’est un choix, ça, de donner une deuxième vie aux objets?

TITI J’aime pas le gâchis. Quand je vais à la déchetterie et que je vois le gâchis, je suis outré. Quand j’évite la casse à un objet, je suis content.

SIMON Quand les artistes ont ce pouvoir de transformation, il y a une force créatrice… Le silence, c’est important ?

TITI Non, pas trop… Si, quand je me ballade avec la chienne ; je m’assois sur un tronc, à la tombée de la nuit, je guette et… elle sent tout…

SIMON As-tu un oiseau favori ?

TITI J’aime bien le martin-pêcheur, le geai, la corneille, le rouge-gorge… j’aimais observer les oiseaux, enfant…

SIMON Les coquelicots, c’est quoi, de la carrosserie ?…

TITI De la tôle… Je l’ai peinte et vernie…

SIMON Ce que j’aime dans certains de tes travaux, c’est la pureté, la sobriété. Tu n’en fais pas trop…

TITI J’arrive à m’arrêter ; c’est compliqué…

SIMON Il y a un certain classicisme dans la clarté de l’objet, une efficacité, une immédiateté… Tu vois tout de suite l’adéquation entre les déchets industriels et l’animal… Le mot « écologie », ça te dit quoi ?

TITI Je respecte la nature depuis que je suis môme… Je me suis tapé des colères !… Des gens qui jetaient leur cendrier par la fenêtre…

SIMON Tes oiseaux, tes poissons et tes insectes sont des sortes de rescapés…

TITI Mes bestioles sont des mutations. Je les vois comme une adaptation du monde animal face à nos déchets… Ils se transforment avec nos déchets… Ce sont des mutants.

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